vendredi 8 novembre 2019

21 - Famille ARNOUL - Henry ARNOUL et Alice GEANT

Cet article sur mes grands-parents paternels, fait suite à l'article 18 sur le couple André GÉANT et Henriette HOUEL. On y verra leur installation à Mauquenchy, puis leur vie au Catillon, en Normandie avant la séparation du couple.

Henry ARNOUL et Alice GÉANT

Alice GÉANT et Henri ARNOUL, jeunes mariés en 1917

Henry Joseph ARNOUL (Sosa 8)


Henry Joseph ARNOUL
, mon grand-père paternel, était le fils de Henry ARNOUL  (°1853 +1912), Chimiste, et de Alphonsine URBAIN  (°1868 +1928).  Il est né le mardi 3 juillet 1888 à Saint-Josse-Ten-Noode (Belgique). À sa naissance, ses père et mère étaient âgés de 34 ans et 19 ans.  Il a disparu pendant l'exode de 1940 et on suppose qu'il est décédé à l'âge de 51 ans.
   
Il s'est marié le 5 juillet 1917 à l'âge de 29 ans, avec Alice Marie Renée GÉANT, 20 ans, fille de André Jean Joseph GÉANT  (°1865 +1952), Agent d'assurances, et de Henriette Honorine Marie HOUEL (°1872 +1943).

5 enfants sont nés de cette union :
  •  Jacqueline ARNOUL, née en 1918
  •  Bernard André Joseph ARNOUL (Sosa 4),  né en 1919, mon père
  •  Jean ARNOUL, né en 1921
  •  Geneviève ARNOUL, née en 1922
  •  Guy ARNOUL, né en 1923
Il eut une liaison illégitime avec la bonne Marie LEBRUN, dont il eut une fille, Renée LEBRUN, née en 1925.


Henry ARNOUL, mon grand-père paternel que je n'ai jamais connu, était ingénieur électricien chez Ducretet. Il abandonna ce métier pour fonder avec sa femme Alice GÉANT une pension de famille en Normandie, tout d'abord à Mauquenchy, puis dans le château du Catillon près de Ry. Disparu pendant l'exode de 1940, on n'a jamais su réellement ce qu'il est devenu à cette époque, malgré les recherches effectuées par son fils Jean et sa fille Jacqueline Certes-Arnoul, ce que je vous raconterai dans un article à suivre.

Alice GÉANT (Sosa 9)


Alice Marie Renée GÉANT ma grand-mère du côté paternel était la fille de André Jean Joseph GÉANT  (°1865 +1952), Agent d'assurances, et de Henriette Honorine Marie HOUEL  (°1872 +1943). Elle est née le 17 novembre 1896 à Paris (75). À sa naissance, ses père et mère étaient âgés de 31 ans et 24 ans. Elle est décédée le mardi 29 décembre 1992 à Orsay (91) à l'âge de 96 ans, des suites d'une chute et d'une fracture du col du fémur, dont elle ne s'est pas remise.

Devant l'inconduite de son mari qui entretenait sa maîtresse au domicile conjugal, elle intenta en 1927 un procès en séparation de corps, qu'elle gagna. Elle quitta le Catillon à l'insu de son ex-mari et vint se réfugier chez ses parents à Paris, rue Bouchut avec ses 5 enfants qu'elle dut pratiquement enlever un samedi matin d'octobre 1928.

Elle éleva ensuite seule ses 5 enfants dans  la maison familiale de Bures sur Yvette, au 8 boulevard Georges Seneuze, que ses parents achetèrent par la suite en 1933 pour loger toute la famille. Pour gagner sa vie et celle de ses enfants, elle trouva à Paris un emploi de secrétaire aux Établissements Houdry.

Après-guerre, elle fonda avec ses fils l'entreprise d'électricité générale Arnoul Frères, et s'occupa notamment du secrétariat et de la comptabilité jusqu'au départ en retraite de son fils Guy.
Elle fut inhumée au Cimetière du Montparnasse le 6 janvier 1993
 

C'est l'histoire que nous raconte leur fille Jacqueline CERTES-ARNOUL dans son ouvrage "Réminiscences", dont voici quelques extraits :


Voici le récit de la vie de ma mère, Alice GÉANT qui était tombée amoureuse de Henry ARNOUL à leur première entrevue et n’entendait pas y renoncer.

1917 - Le mariage


Ses parents avaient connu Henry par l’intermédiaire d’amis qui connaissaient les demoiselles ARNOUL (Léonie et Cécile), tantes du jeune homme. Ils leur avaient fait confiance, mais quand ils apprirent qu'Henry était né d’une ouvrière (Alfonsine URBAIN, voir article N°13), ils refusèrent de l’accepter dans leur famille et essayèrent de raisonner Alice. Il n‘y eut rien à faire. Alice fit valoir que tous les hommes étaient égaux devant Dieu et que ce n’était pas une raison pour couper les ponts, qu’il en valait bien un autre et qu'elle le voulait pour époux, ils lui briseraient la vie en refusant.

Devant une telle fougue, les GÉANT firent contre mauvaise fortune bon cœur et invitèrent Henry chez eux. Celui-ci vint avec sa sœur Rose à qui il avait fait mettre du rouge à lèvres. Grand scandale ! « C’est sa sœur que cette fille vulgaire ! Ma pauvre Alice, dans quelle famille veux-tu entrer ! Enfin c'est ton affaire, c'est toi qui te maries. »

D’autre part, les propos qualifiés de « bolcheviques ›› que tint mon père acheva la déception et augmenta les craintes qu’ils avaient que le futur mari de leur fille ne fasse son malheur.
Alice, tout à fait séduite par l'affection dont Henry l’entourait n’en démordait pas. Une fois elle était allée le voir seule à Neuilly où il habitait avec ses tantes et avait trouvé son nom écrit sur la fenêtre. De plus, il l'avait embrassée dans le cou. Non, rien ne pourrait la faire reculer. Henry et elle étaient faits l’un pour l'autre et elle voulait se marier.

Comme l'écrit si justement Georges SAND : « Une jeune fille qui n’a point aimé accepte quelquefois à la légère l’amour qui se présente parce qu'elle se sent impatiente d’aimer, et quelquefois elle tombe dans les bras d’un scélérat qui la torture, la flétrit et l’abandonne. »

De plus, son père lui avait signifié un jour de mauvaise humeur qu’il n’allait pas la nourrir toute sa vie à présent qu'elle avait vingt ans. C’était à elle de gagner sa vie. Mais comment faire ? Elle n’y avait pas été préparée, il n'y avait qu'une issue, le mariage. Nombreux étaient les jeunes gens qui tombaient au champ d'honneur depuis le début de la guerre. Les filles ne rêvaient plus que de dorloter un mutilé qui ne repartirait plus au front. Peu importait qu’il ait un bras en moins ou un pilon à la place de jambe. Henry lui n’était pas mutilé, il était beau garçon et ils s’aimaient !

Alice n’avait jamais manqué de rien chez elle, sa jeunesse avait été heureuse, mais elle n’avait jamais trouvé la confiance et la tendresse qu’elle était en droit d'avoir de la part de sa mère. Elle en avait peur et jamais elle ne lui aurait confié ses sentiments.

Avec son père, elle était plus à l'aise, mais il ne prenait aucune décision sans consulter sa femme.
Je me demande encore comment grand-mère à qui l’affection et les caresses d’une mère avaient tant manqué dans sa jeunesse n'a pas cherché à compenser cette lacune en comblant sa fille de tendresse et d’amour maternel à l’exemple de sa mère, mais son cœur était sec. Elle choya davantage sa seconde fille (Anne-Marie) qui avait été si fragile et idolâtra son fils Jo.

Puisqu'Alice était décidée, il fallait faire une petite fête de fiançailles, inviter sa mère au moins une fois, son père étant mort. Henry ne voulait pas de fiançailles, ne voulait pas offrir de bague. Toute réunion officielle lui déplaisait au plus haut point.

Mes grands-parents étaient plus protocolaires. Mme ARNOUL fut invitée en bonne et due forme aux fiançailles de son fils, rue Bouchut. À la vue de sa mère, Henry partit précipitamment, Alice courut après lui et le rattrapa de justesse sur la plate-forme d’un autobus en route vers Neuilly. Elle se jeta dans ses bras, lui disant combien elle tenait à lui, qu’elle l’aimait. Il la crut et il n’y eut plus de nuages entre eux grâce à la bonne volonté d'Alice. On imagine le courroux bien motivé des GÉANT ayant sur les bras cette dame ARNOUL inconnue, bien gênée elle aussi.

Le mariage eut lieu le 5 juillet 1917 dans la consternation générale de la famille GÉANT à Saint-François-Xavier, dans la chapelle de la Vierge tandis que le chœur était occupé par un catafalque. Aux dires de ma mère, sa sœur n’aurait pas été plus triste d’assister à son enterrement. Pas de robe blanche non plus, mon père ne voulait pas entendre parler de ce déguisement.

À l'issue de la cérémonie, sinistre présage : la grande porte par laquelle les nouveaux époux auraient dû passer était ornée des grandes tentures noires préparées pour l’enterrement qui devait suivre. Mon père ne voulut pas passer par la grande porte endeuillée où l`on attendait les mariés, prenant le bras de ma mère, il fit une sortie discrète par une porte de côté.

Un repas fin avait été prévu par grand-mère, rue Bouchut, on n’y avait invité que quelques intimes. Henry quittant sa femme rejoignit sa mère et eut avec elle une si longue conversation que la noce prit les devants et regagna l’appartement où le repas les attendait. Ne voyant toujours pas revenir le marié, et on imagine aisément l’angoisse de ma mère, on se mit à table.
Henry n'arriva qu’à la fin du repas, il n'avait pas voulu que sa mère assiste à cette fête et l’avait ramenée chez elle.

Grand-père avait donné une petite somme d’argent aux jeunes mariés pour leur voyage de noces puisque Henry disait n’avoir pour tout bien que les vêtements qu’il avait sur le dos. D’ailleurs la toilette ne l’intéressait pas, ma mère avait eu du mal à obtenir qu'il fût convenablement mis. Les tantes ARNOUL racontaient qu'il n’avait accepté de porter le costume neuf de sa première communion qu’après qu’un de ses frères l’eût porté.

Le voyage de noces fut un rêve pour Alice. Combien elle avait eu raison de tenir tête à ses parents ! Comme Henry l’aimait ! Le voyage dura deux mois, tant qu’on avait de l’argent. Ils visitèrent la Normandie, le mont Saint-Michel, la Bretagne et revinrent habiter modestement à Neuilly chez les tantes ARNOUL au 182, avenue de Neuilly.

Emménagement des mariés à Neuilly


La chambre des mariés avait l’air d”une chambre de bonne et le lit d’un mètre vingt était tout défoncé. Alice s’en plaignit à ses parents qui intervinrent.

Il y avait à Puteaux un terrain avec une maisonnette restée en indivision avec ses frères et sœurs après la mort de leur père, sa mère en avait la clé. Quelques meubles y restaient entreposés. Le père et ses fils allaient souvent dans cette petite propriété pour bricoler et pour cultiver le jardin.

Henry, muni d’une voiture à bras, emmenant sa mère qui ne voulait pas lâcher la clé et sa femme, alla à pied jusqu’à Puteaux. Au retour, chargés d’un sommier sur la voiture à bras, ils marchaient sur le bas-côté de la route, mais sans éclairage. Une voiture venant en sens inverse les heurta. Ma grand-mère ARNOUL, le ventre transpercé par un des brancards, fut conduite à l’hôpital, ma mère fut renversée, sa tête cognant violemment sur le trottoir ; son chapeau amortit le choc, mais elle perdit connaissance et se réveilla couchée sur le billard d’un café voisin ayant eu plus de peur que de mal. Mon père n’avait pas été touché, mais l’émotion le rendit malade. Le lendemain, les GÉANT avaient été prévenus de l’accident. Ils critiquèrent fortement leur gendre d’avoir fait un tel transport avec sa mère et sa femme, travail à peine digne d`un portefaix.

Les tantes ARNOUL avaient des menus plus que frugaux et la cuisine qu’elles faisaient elles-mêmes n’était ni variée, ni abondante. Alice ne s’en émut pas et pensa que c’était à elle de faire de bons petits plats à son mari pour le changer des éternelles pommes de terre à l’eau l'hiver et haricots verts, l’été. Elle composa des menus plus en rapport avec les habitudes de confort qu'elle avait connues chez ses parents. « Halte-la ! dirent les tantes en un duo parfait, vous voulez donc détraquer l’estomac de joseph, ne savez-vous pas combien il est fragile ! Notre régime est le seul qui lui convienne, nous vous conseillons de ne pas le modifier. » Entre nous soit dit, elles avaient bien réussi à lui détraquer autant l’estomac que le cerveau.

Henry ne travaillait pas, il avait bien emmené Alice chez son patron M. Ducretet qui avait eu les yeux abîmés par ses expériences et vivait dans l'obscurité, ce qui l’avait frappée, mais Henry ne parlait jamais de reprendre son travail et ma mère n’osait l'indisposer en lui posant des questions.
Alice fut rapidement enceinte, à sa plus grande joie.

La guerre touchait à son terme, les Allemands, dans un ultime effort terrorisaient les Parisiens avec des bombes ou des torpilles qui pesaient jusqu’à trois cents kilos.

Le 25 mars à 7 h 20 du matin, la première Bertha lancée de Crépy-en-Laonnais tomba sur la capitale. Pourquoi s’obstiner à rester dans Paris avec ce nouveau-né attendu pour juin ? Quel dommage qu'Henry n'aime pas la campagne pensait Alice.

1918 - Mauquenchy


Henry qui s’était décidé à chercher un logement hors de Paris tomba en arrêt sur l'annonce d'une location dont le prix était modeste, à Mauquenchy en Seine-Inférieure : un petit château Louis XIII avec une ferme, des bâtiments et un grand jardin. Décision fut arrêtée immédiatement, les bagages furent rapidement bouclés.
Le château de Mauquenchy

En mars 1918, après avoir fait leurs adieux à la famille, ils prirent un train à la gare Saint-Lazare pour descendre à Forges-les-Eaux. De là restaient cinq kilomètres à faire à pied avec les valises ; ce n’était pas pour leur faire peur malgré la grossesse avancée d'Alice. Ils auraient bien pu écrire au fermier qui serait venu les chercher à la gare en carriole, mais Henry ne voulait être tributaire de personne. La campagne toute fleurie et la perspective d’une nouvelle vie les enchantaient tous deux. La fermière venue les saluer fut bien étonnée de voir les nouveaux châtelains arrivant à pied, presque sans bagages.

Le petit château qui était un vrai bijou dans son cadre de verdure les enchanta. Les pièces démunies de meubles étaient encadrées de placards, on en comptait une soixantaine. Il n’y aurait pas besoin d'armoires. Il fallait au moins un lit pour les jeunes mariés. Sans doute les fermiers purent-ils leur en fournir un. Pour table de salle à manger, un grand volet posé sur des tréteaux en tint lieu. On se passa du reste. Ce devait être un fameux campement pour ces pionniers d’un nouveau genre.

Mais comme on était tranquilles seuls tous les deux sans famille sur le dos ! Les nouvelles de Paris n'étaient pas bonnes, les Berthas se multipliaient semant ruines et panique. Un obus tombé sur l'église Saint-Gervais, le jour du Vendredi Saint avait tué deux cent cinq personnes et blessé cinq cent soixante-trois autres. Les Parisiens ne vivaient plus. Henry, qui souffrait déjà de l'absence pécuniaire de ses tantes, décida de les faire venir à Mauquenchy. Pour retrouver leur cher neveu qui les réclamait, elles lâchèrent leur maison de Neuilly et apportèrent leurs meubles au château. Rose ARNOUL vint aussi chercher un abri chez son frère.

Les GÉANT n’avaient aucune raison de ne pas venir aussi se mettre à l’abri et toute la famille s’installa à Mauquenchy en attendant la naissance du bébé. Le 7 juin au matin, cette naissance était imminente. L'oncle Jo, alors âgé de dix-sept ans, fut chargé d'aller chercher un docteur. Il revint bredouille, un train de blessés venait d’arriver, le docteur viendrait plus tard dès qu'il le pourrait. La fermière et ses voisines envahissant la chambre nuptiale, comme au temps des seigneurs, prodiguaient à qui mieux mieux conseils de bonnes femmes à Alice endolorie. Sur ses instances, Henry mit tout ce beau monde à la porte et avec l'aide de sa belle-mère, procéda à l’accouchement, coupa lui-même le cordon. Le docteur vint bien plus tard pour s'assurer de la délivrance du placenta et complimenta mon père sur la façon dont il s’était tiré d'affaire.

Cependant, ma mère était restée trop longtemps sans soins et une salpingite se déclara, enrayée heureusement. Cette maladie avait empêché maman de me nourrir. Chose inouïe ! En pleine Normandie, on ne trouvait pas de lait à acheter, il était réservé aux blessés.  Il n'y eut pas d'autre solution que d'acheter une vache pour remplacer la nourrice. C’est ainsi que Joséphine, ainsi nommée par ironie envers les tantes qui persistaient à appeler leur neveu Joseph, au grand agacement d'Alice, fit son apparition dans le cadre familial.

Fin juillet, les troupes allemandes commencèrent à battre en retraite. Mes grands-parents en firent autant. Jo, en sillonnant la campagne avec sa moto avait trouvé une location pour finir l'été. Rester à Mauquenchy était impensable et je me demande comment tout ce monde vivant sous le même toit avait trouvé un terrain d’entente. Les rapports gendre-belle-mère ont toujours été très tendus et cette proximité n'avait rien dû arranger. Les GÉANT partirent pour le château de Coux où ils retrouvèrent les chers amis LE JARIEL. C'était du côté de Saumur. Anne-Marie avait sorti ses crayons et faisait des croquis du bébé qui lui plaisait tant. C'était sa filleule, un peu sa fille, pensait-elle, et elle quitta sa sœur à regret.

La paix étant revenue, la vie reprit pour chacun là où il l'avait laissée. Alice eut successivement un fils Bernard, né le 15 novembre 1919, un autre Jean, le seul qui hérita des yeux bleus de grand-père, né le 31 janvier 1921. Ma grand-mère venait aider sa fille à chaque naissance qui eut toujours lieu à la maison, mais celle de Jean que ma mère avait porté dix mois, fut si pénible, le bébé était si gros que grand-mère jura que c'était la dernière fois qu’elle venait. Le docteur avait conseillé d’espacer les maternités, l'état de ma mère n'était pas très bon. Mon père n'en tint pas compte et onze mois plus tard, soit le 12 février 1922 ma sœur Geneviève dite Ginette venait au monde. Ma grand-mère resta à Paris comme elle l'avait fait comprendre et une sage- femme s'occupa de l’accouchement.

Alice avec des 4 enfants à Mauquenchy en 1922 :
Jacqueline, Jean, Bernard et Ginette bébé


La maison était lourde pour ma mère et le besoin d’avoir une servante se fit sentir. En ce temps-là, en Normandie, les bureaux de placement étaient un peu comme les foires aux bestiaux. Les filles qui désiraient se placer étaient assises sur des bancs en attendant l’acquéreur qui choisissait son employée sur son aspect physique. C’est ce qui arriva lorsque mon père ramena Marie LEBRUN à Mauquenchy, il avait eu le coup de foudre pour cette brunette de seize ans à l'allure dégourdie. Une fois, il avait surpris sa bonne accouplée avec un valet d’écurie. Elle prétendit qu’elle avait été violée, que c’était la première fois que cela lui arrivait. Mon père fut bouleversé par cet incident et porta plainte en détournement de mineure. Cela fit toute une histoire qui n'en valait guère la peine, car manifestement Marie n’en était pas à son premier amant.

Mauquenchy était une miniature de village où rien ne manquait, il y avait le château, l'église, la mairie, l’école, un petit cimetière et un monument aux morts, tout cela pour une trentaine de personnes. Un calvaire se dressait à proximité de l’entrée du château et je me souviens encore combien j’avais été dans l’émerveillement en le voyant orné d'une profusion de fleurs magnifiques pour la Fête-Dieu, ne comprenant pas pour quel être invisible les gens du pays construisaient un si bel édifice.


Comme mes parents n’avaient d’autre source de revenus que ce que leur donnaient les tantes pour leur entretien, elles leur suggérèrent de prendre des paying-guests comme le faisaient leurs amies, les demoiselles Claire et Marie Corniquet au Château des Ventes près de Ry. L’idée était excellente et mes parents allèrent à toutes les ventes des environs pour meubler à bon compte ce petit château si dépourvu. 

Trois princesses russes inaugurèrent la pension de famille, l’une d'elles était si grosse qu’elle avait apporté son fauteuil de peur de n’en pas trouver à sa taille. Je me souviens d’une dame Lemal qui avait un chat et se taillait les ongles si pointus que je craignais autant ses griffes que celles de son chat. Les tantes avaient fait venir leur piano de Neuilly et maman pouvait reprendre ses chères études tout en distrayant ses pensionnaires. 

On s’adjoignit les services d'une seconde bonne, une sœur de Marie un peu plus jeune, nommée Marguerite. Cette Marguerite ne s’entendait guère avec sa sœur, c'était d'ailleurs une drôle de fille. À quatorze ans, elle avait essayé de se suicider en se pendant dans le clocher de Roncherolles d’où le curé l'avait sauvée de la mort. Cette famille LEBRUN, originaire de Roncherolles, eut vingt-trois enfants. Il n'en resta en vie que huit ou neuf. Le président LEBRUN fut le parrain du dernier. 


1922 - Le Catillon


Puisque cette formule de paying-guests était bonne, mon père chercha dans les environs une demeure plus vaste pour ouvrir une pension de famille et exercer enfin une profession qui lui plaisait.

C’est ainsi qu’au printemps 1922, la vache Joséphine conduite par Marguerite dont je ne revois que les bottines à lacets (ma taille ne me permettant sans doute pas de détailler le haut de sa personne) prit la route de bonne heure avec sa bête pour parcourir à pied les vingt kilomètres qui séparaient Mauquenchy du Catillon où nous allions habiter désormais. 

Le Château du Catillon
  


Le Château du Catillon situé à mi-distance entre Ry et Elbeuf-sur-Andelle était une très vaste maison d’époque Napoléon III, à trois étages, toute blanche, ornée d’une grecque en pierre et coiffée d’une toiture en ardoises. Un paratonnerre de belle taille surmontait l’édifice. Devant la maison, une grande pelouse était entourée d'allées assez larges pour qu’une voiture y passe à l’aise, sur la gauche un massif énorme de rhododendrons masquait à demi une porte qui ouvrait sur un chemin de terre menant chez les voisins, les fermiers Delaruelle

Sur la droite de la maison, un petit chemin orné de hêtres pourpres desservait les communs, nombreux et solides bâtiments qui avaient été la ferme du château et comprenaient écurie, laiterie, buanderie, bûcher, étables à vaches et à cochons, plus un vaste hangar dominé par un grenier à foin. 

Derrière la maison, un jardin d’agrément comportait outre une grande pelouse, une allée surmontant un petit pont en dos d’âne. Un ruisseau devait y passer autrefois, mais je l’ai toujours vu à sec. Une petite élévation de terrain fut baptisée belvédère lorsque mon père y eut bâti un garde-fou en ciment blanc. En toile de fond, un énorme cèdre du Liban et un tulipier de Virginie donnaient un air grandiose à ce parc. Au fond de ce jardin, séparé par un grand fossé que nous appelions le saut-de-loup s’étendait un herbage typiquement normand avec ses pommiers et sa mare, sur la droite il y avait un autre pré suivi du potager derrière les communs.

La propriété comptait en tout six hectares. Elle avait été achetée et non louée par mes parents. Mon père se donna beaucoup de mal pour préparer cette maison à recevoir des pensionnaires. Il fallait refaire les peintures du rez-de-chaussée comprenant une grande cuisine et arrière-cuisine, une salle à manger et un salon, une chambre minuscule qui servit de chambre d'enfants dans l'immédiat, une grande galerie ouvrait sur le jardin devant et desservait les pièces du bas. 

Au premier, les pièces donnaient sur le jardin derrière. La première chambre, assez exiguë était celle de tante Cécile, après une belle chambre fut la chambre verte, puis la chambre de tante Léonie avec deux fenêtres enfin la chambre de nos parents et, en bout de couloir, une petite pièce servait de cabinet de toilette. Elle communiquait avec la chambre des parents et avec le couloir, mais là une maçonnerie avait transformé l'extrémité de la pièce en placard où ma mère mettait sous clé ses réserves d'épicerie. 

Au deuxième étage, les pièces se répétaient semblables, mais une grande salle de billard carrelée occupait au fond du couloir, la valeur de deux chambres. 

Au-dessus un grenier fut aménagé en chambres par mon père qui fit lui-même les cloisons en terre. Il a toujours eu horreur de la dépense et achetait à bon compte dans des ventes aux enchères ce dont il avait besoin. Il trouvait également dans les décharges une quantité d’objets utilisables qu'il rapportait triomphalement. Quand je pense à la somme de travail qu'il fournit pour aménager cette demeure de 1922 à 1927, j’en reste médusée. 

Outre la pose du papier et les peintures, il installa l’électricité qui y était inconnue, produisant lui-même son énergie à l'aide d’une dynamo marchant à l’essence placée dans une pièce des communs. Il installa le chauffage central dans toute la maison. Il fabriqua un évier en ciment armé d’une taille hors commerce pour mettre dans l’arrière-cuisine. 

Il installa l'eau courante et des lavabos dans toutes les chambres, une salle de bains dans le cabinet de toilette-placard à épicerie qui disparut de ce fait. Il installa aussi un deuxième W.-C. au dernier étage. Mon frère Bernard s’intéressait à tous ces travaux et suivait mon père partout, celui-ci trouvait que son fils l'aidait réellement. 

Le jardin ne fut pas négligé pour autant, mon père prenait pour faucher les pelouses, un bonhomme assez âgé le père Debur. Plus tard, il eut aussi un commis qui s’occupait des bêtes et faisait à temps perdu des briquettes de terre mêlée à de la paille. Ce mélange était coulé dans des caissettes carrées et démoulées après séchage. Le soleil de l’été en achevait la cuisson. Assemblées alors avec de la glaise, elles formaient les cloisons. Il faut ajouter que l’été la maison était entièrement occupée par les clients et il avait fallu aménager les greniers des communs pour notre habitation.

Pour orner le jardin, mon père fit, également en ciment coulé dans des moules en plâtre qu'il avait sculptés lui- même, plusieurs grands vases ornés de grecques assorties à la maison. Il fit de la même manière des petites tables rondes. Pour servir de décoration dans la maison, il avait peint sur des potiches en terre cuite des sujets égyptiens en noir et blanc utilisant les peintures de ma boîte de couleurs m’assurant que ces deux teintes ne feraient rien de bien dans mes coloriages.

Il s’était installé dans un placard de la salle à manger un poste à galène où, l’hiver, il s’occupait à prendre les messages en morse comme il l’avait fait à l’armée. Pour faire la lessive, mes parents avaient acheté un énorme chaudron sur pieds sous lequel on allumait le feu. Il me semble que ce récipient normalement servait à faire cuire la nourriture des bêtes, mais il fallait être ingénieux et le linge à laver ne manquait pas quand la maison était pleine. Il ne fallait pas laisser le linge étendu sur le fil lorsqu'il y avait de jeunes veaux dans le pré, car ils le tétaient, laissant nappes et torchons en loques. 

Groupe d'hôtes au Catillon
À gauche, Alice et ses 4 enfants


Le 29 avril 1925 naquit mon frère Guy, cela faisait cinq enfants en moins de cinq ans. Ma mère se remit mal de cette naissance, elle eut une rétroversion de la matrice et ce fut son dernier bébé. Les soins postnataux étaient inconnus et il fut heureux pour nous qu’elle ait eu une bonne nature, car elle n’eut guère le loisir de s'occuper de sa santé. 

Tante marraine (Anne-Marie GÉANT) se maria le 25 avril 1925 avec Léopold NICOUL et ma mère eut cœur gros de ne pas pouvoir y assister. Pour compenser, les jeunes mariés vinrent au Catillon avec ma grand-mère. Mon père voyant sa belle-mère ne desserra pas les dents tout le temps de leur séjour ce qui n’encouragea pas notre nouvel oncle à revenir. Cependant, il avait fait notre conquête, il aimait beaucoup les enfants et rêvait d’avoir une famille nombreuse. Il nous avait apporté un cheval de bois à roulettes qui nous avait émerveillés et c'est grâce à lui que nous avons des photos de notre enfance. N'avions-nous pas tout pour être heureux au Catillon ? 



1924 - Infidélités


Marie, la bonne, était devenue la maîtresse de mon père. Ses parents ne lui en auraient pas fait le reproche, c’était un honneur pour eux que le châtelain ait jeté les yeux sur leur fille. Le droit de cuissage n’était pas tout à fait aboli pour ces paysans qui ne connaissaient que leur terre et les coutumes transmises de bouche à oreille par les anciens. Cependant, elle profitait de la situation pour se lever tard avant toujours un bon prétexte pour ne rien faire. Son état de santé laissait réellement à désirer. Elle avait des crises d’épilepsie et tombait raide sur le pavé à la moindre émotion, somnambule aussi, se promenant la nuit en chemise et pieds nus, inconsciente. 

En 1925, le 20 mars, Marie accoucha au château d'une fille que l’on prénomma Renée. Je me souviens de ses cris que ma mère ne pouvait nous dissimuler, mais pas une minute je n'eus pas le moindre soupçon de ce qui pouvait les occasionner. Mon père installa Renée dans le moïse qui nous avait servi à tous et nous présenta notre nouvelle sœur. Je savais bien que ma mère n’était pas la sienne sans savoir que Marie était sa mère et encore moins que nous avions un père commun et je me rebiffais autant que je le pouvais ne voulant pas accepter ce bébé dans la famille.

Il paraît que Marie avait déjà eu de mon père, un fils nommé Étienne, mort ou abandonné à l'assistance publique. Je n'ai jamais très bien su la vérité. Inutile de dire combien ma mère a souffert de l’inconduite de son mari, du père de ses enfants ! Depuis l’arrivée de cette bonne, il ne fréquentait plus l'église. Le dimanche il y conduisait ses tantes, mais restait dehors en attendant la fin de la cérémonie. Il prétendait suivre la religion des mormons qui autorise la polygamie, ce qui l’arrangeait.

Comme ma mère n’abondait pas dans son sens, il voulut la punir. Marie avait des cadeaux, ma mère qui travaillait tant dans la maison à tenir cette pension de famille, ne pouvait rien s’acheter du strict nécessaire et encore moins ne recevait de cadeaux de son mari. Elle qui avait été habituée à mille délicatesses chez ses parents où jamais on n'oubliait une fête ou un anniversaire, en souffrait d’autant plus. Nous n'étions pas plus gâtés, mon père ne voulait entendre parler ni de fêtes ni de Noël et les seuls jouets que nous avons eus nous ont été donnés par la famille de maman.

Cependant, nous n'en souffrions pas n’ayant aucun point de comparaison, nos jeux, comme ceux de nos lointains ancêtres, nous les inventions et nos imaginations marchaient bon train. Pour Bernard tout petit, son jeu favori était une bobine et une ficelle, il en tirait mille utilisations. Plus tard, sous le petit pont qui était notre cachette, il entreposa des vieux réveils hors d'usage trouvés au grenier, il les démontait à temps perdu. Nous avions aussi fait une charrette avec deux roues trouvées dans le hangar et, quant aux innombrables voyages dans la vieille Ford remisée après l’achat d'une voiture Renault plus moderne, leur nombre ne se compte plus. Nous conduisions à tour de rôle imitant le bruit du moteur, actionnant avec sérieux les manettes du volant qui servaient à changer de vitesse, actionnant la poire Klaxon aussi fort que nous le pouvions.
 

Après la chaleur de l'été, l’automne était une saison merveilleuse où, comme je l'ai dit, notre travail était récompensé. Il y avait de très nombreux pommiers dans les herbages et le travail ne manquait pas. Les clients appréciaient le cidre, boisson du pays et il n’y en avait jamais assez. Dans le pré attenant aux communs qui longeait la route de Ry, on trouvait, en plus des pommiers, des poiriers dont l'un très haut donnait des fruits énormes que personne ne pouvait atteindre. Ils tombaient blets en s’écrasant sur le sol et il ne fallait pas se trouver sous l'arbre à ce moment-là. Deux noyers de belle taille côtoyaient le mur des Brument. La nature avait bien fait les choses : une très grosse pierre se trouvait sous les arbres, elle comportait une petite cavité creusée par l’eau qui laissait juste la place d'une noix, nous les cassions ainsi sans dommage avec un caillou. Dans ce pré, à côté d'une mare, il y avait une grande grille en fer qui donnait sur la route de Ry.

Mon père avait organisé des excursions : il faisait le chauffeur et le guide. Les pensionnaires l’appréciaient, car il était intarissable, quitte à inventer ce qu'il ne savait pas, entraîné qu'il était par sa verve. Il les emmenait voir les ruines de l'abbaye de Jumièges, Les Andelys, Rouen et l'abbaye de Saint-Wandrille, Dieppe et ses galets. Ils revenaient toujours ravis de leur promenade. Les environs, très vallonnés, étaient pittoresques et même à pied, les balades étaient nombreuses : le château du Héron (aujourd'hui démoli) où avait lieu tous les ans la kermesse paroissiale, les bois de Saint-Denis-le-Thibout où l'on pouvait apercevoir des cerfs et des biches, Ry et son église au porche de bois sculpté si original, son marché coloré et les souvenirs de Mme Bovary (Flaubert décrit cette bourgade qu’il appelle Yonville, dans son livre). À Elbeuf-sur-Andelle, le train passait et j'entends encore la sonnette dont le timbre était en faïence, qui l’annonçait. 

Pour distraire les pensionnaires, mon père avait fait un tennis sur l'emplacement du potager à la terre si ingrate qu’on avait renoncé à le cultiver. Il l’avait fait creuser et s'était fait livrer de la marne pour faire le sous-sol. Je ne sais pas s'il le termina lui-même ou s'il le fit faire. En général, les travaux de force n'étaient pas son fort et on trouvait de la main-d’œuvre à bon compte à cette époque. Cette distraction, encore rare dans la région, attirait les jeunes gens du voisinage : les Dupuy, les Foliot dont le père était général, les demoiselles Emangard, un Anglais Paddy et une demoiselle Tantin que l'on disait affecter la forme d'un C et qui pensait trouver là l’occasion de se marier. La musique attirait les jeunes qui formaient à l'occasion de petits orchestres où ma mère tenait le piano. Je me souviens d’un étranger qui jouait de la guitare hawaïenne avec des ongles en métal, les sons qu’il en sortait me paraissaient inégalables en beauté.


Pour les enfants, mon père avait installé entre deux arbres, un portique où on trouvait tous les agrès existants. Nous en profitions largement ; les garçons, surtout Bernard, étaient très doués pour la gymnastique. Le grand jeu c’était de monter par la corde à nœuds sur la poutre transversale et de faire le trajet à califourchon pour descendre par une corde de la balançoire à l'autre extrémité ce qui faisait environ six mètres. Je le faisais aussi de temps en temps pour maintenir ma forme et mon prestige, mais j’avais une belle peur. Un jour que je me balançais très haut avec Jean, la vis qui tenait la balançoire tomba de la poutre dont le bois s'abîmait sans doute. Jean resta accroché par le fond de la culotte au grillage du tennis tout proche, tandis que je me retrouvai enfouie dans un buisson, assommée par le crochet qui m’était tombé sur la tête. 

Le portique au Catillon
  


En automne, les pensionnaires étaient repartis et nous avions jardin et maison pour nous seuls. Nous en étions enchantés, car les fréquentations avec les enfants des clients ne nous attiraient guère, nous étions assez sauvages et nous suffisions à nous-mêmes. De plus certains parents craignaient que leur progéniture ne prenne de vilaines habitudes à notre contact. Je crois que c’est surtout cette vexation qui nous les avait fait prendre en horreur. 


1927 - Procès en séparation de corps


La conduite de mon père, qui hébergeait sa maîtresse sous son toit au vu et au su de tout le monde, scandalisait nos amis de Ry. On le disait amoral. J’avais demandé à tante Cécile ce que cela voulait dire, elle n’avait pas voulu me l’expliquer et paraissait très mécontente de ma question. Elle me dit que les enfants ne devaient pas juger leurs parents. Ce n'était pas mon intention et je ne compris pas sa colère subite. Le neveu et les tantes avaient ensemble de longs conciliabules, mais il ne semble pas que les tantes, dans leur aveuglement, aient trouvé un reproche à faire à mon père. Elles jugeaient que ma mère ne devait pas être à la hauteur de sa tâche et que leur neveu avait sûrement des excuses.

Le général Foliot et son fils Jacques qui faisait son droit conseillèrent à ma mère de quitter son mari et de faire une demande en séparation à cause des enfants qui grandissaient. Le curé consulté, et j'étais présente à cette visite à Ry, avait conseillé de prendre patience. Ma tante et mes grands-parents voyaient bien que cette situation s’aggraverait avec les années et conseillaient aussi la séparation. Par l’intermédiaire des Foliot, un avocat et un avoué furent constitués à Rouen et un procès en séparation de corps fut intenté à mon père. Il y eut une séance fort pénible au tribunal de Rouen. Des faux témoins soudoyés par mon père dirent des mensonges tellement énormes que l’avocat et l’avoué, Me Poulain, furent d’accord pour les attaquer en faux témoignage. Il n'en fut rien.

Ma mère n’avait qu’une peur, c'était que la séparation fût faite aux torts partagés et que de ce fait, on partage les enfants entre les deux parents. Le départ du Catillon avait été soigneusement préparé à l'insu de mon père, des tantes et aussi de nous.  Prétextant quelques jours de vacances, nous sommes partis à Saint-Rémy où grand-père et grand-mère nous ont reçus tous les six à la Pentecôte 1927, nous tassant tant bien que mal. 

Pendant ce temps les scellés furent apposés au château et le compte en banque de mon père fut bloqué. Il n’y avait plus qu’à laisser faire la justice. Nous, les enfants, encore trop jeunes pour comprendre, n’étions au courant de rien. 

Un après-midi, nous étions occupés à cultiver chacun un petit jardin que grand-père nous avait donné au fond du potager qui était en friche. Lorsque nous avons vu arriver notre père qui nous demanda si maman était là ; c’est tout joyeux que nous l'avions accueilli, courant à la maison pour annoncer la bonne nouvelle. Il faut dire que grand-mère était très nerveuse et l'envahissement de sa maison dans de telles circonstances n'avait rien de plaisant. 

Mes frères et Ginette étaient pratiquement illettrés et elle avait eu à cœur de les faire travailler. Les élèves étaient rétifs et le professeur impatient, si bien que l’orage grondait souvent. Lorsque nous sommes arrivés en vue des grandes personnes et que nous eûmes donné les raisons de notre agitation, ce fut la consternation. Maman reçut mon père et celui-ci lui fit mille promesses d'amendement, « il voulait avant tout sa femme et ses enfants, il renverrait Marie ». Il avait l'air tellement sincère et malheureux que ma mère s'apitoya ne voulant pas le voir plus longtemps contrarié. Puisqu’il promettait de renvoyer Marie, elle allait faire un effort de son côté et accepta de revenir avec lui avec ses enfants.

Apprenant cette décision, mes grands-parents furent consternés ; toutes les démarches judiciaires avaient été vaines, ils ne croyaient pas du tout aux promesses de leur gendre. Quant à nous, pauvres innocents, nous étions enchantés de la tournure qu’avaient prise les choses, ravis de revoir notre Catillon et sa grande liberté.

En cours de route, tandis que ses petits étaient endormis, je m’aperçus bien vite qu’il aurait beaucoup mieux valu que nous ayons caché à notre père que maman était là, mais il aurait fallu nous prévenir, personne ne pensait qu’il serait venu nous retrouver jusqu’à Saint-Rémy.

Dans la forêt de Saint-Germain, mon père prévint ma mère qu’il ne changerait rien à sa vie, que c'était à elle de changer. La pauvre maman ne s’attendait pas à une telle fourberie, elle vit un peu tard l'erreur qu'elle avait faite et supplia mon père de la laisser sur la route avec ses enfants. Peu importait le lieu sinistre et désert en pleine nuit. Naturellement, il refusa, l’idée de son compte en banque bloqué, cette somme d'argent assez importante qu’il ne pouvait toucher, le rendait fou et il n’allait pas commettre une telle bévue touchant au but.

En arrivant au Catillon, j’entendis des voix étouffées : « Elle est là ! Ah tant mieux, je ne pouvais pas dormir dans l’incertitude », c’était sûrement tante Cécile, mais je ne la vis pas. La vie reprit son cours comme par le passé, fort agréable pour nous, intenable pour ma mère qui pleurait souvent. Nous essayions de la consoler, lui disant qu'elle nous avait, qu’elle pouvait compter sur nous, que nous ne la quitterions pas, mais hélas, nous n’étions que des boulets à traîner. 

Assises au premier rang : Henriette Géant-Houel, les tantes Léonie et Cécile Arnoul, la tante Louise Géant
Debout au second rang : Anne-Marie Géant, Blanche Le Jarriel, une amie d'Alice Géant, et Henry Arnoul

1928 - L'enlèvement


L’été suivant, le 18 juillet 1928, ma mère m’amena avec Guy et Ginette à Cancale où mon oncle et ma tante nous attendaient avec tante Louise dans la même villa de M. Riffault que l'année précédente. Maman y resta huit jours à se détendre un peu et à envisager l'avenir. Il fallait recommencer la procédure et, cette fois-ci, elle était bien persuadée que son mari ne changerait pas.

Mes frères Bernard et Jean avaient été gardés comme otages, en quelque sorte, pour que leur mère revienne. Il avait été convenu que l'oncle Pold (Léopold NICOUL) et tante marraine (son épouse Anne-Marie GÉANT) sous le prétexte d'assurer nos études nous garderaient Guy et moi pour la rentrée des classes à Rennes. Maman avait promis à mon père et à mes frères de revenir et bien que sa sœur le lui déconseillât, jugeant cette peine inutile. Elle retourna au Carillon pour assurer la saison d’été qui était très lourde avec les pensionnaires qui venaient de plus en plus nombreux, et le mauvais service des bonnes qui ne restaient jamais longtemps. En août, répondant à ma lettre, tante Cécile me donna des nouvelles du château : « les garçons savent lire l’heure et sont fiers de leur science, ils commencent à faire additions, soustractions et multiplications. »



Bernard et Jean joignaient leurs petites lettres : Mme Frolinger les avait emmenés à Ry au cirque, ils en étaient encore éblouis. Le tulipier était en fleur. Ils aidaient bien leur père, surtout Bernard qui s’intéressait à tout ce qui était mécanique et comprenait mieux que le commis ce qu'il fallait faire. L’installation de l'électricité dans les communs le passionnait déjà et il savait couper droit les bords du papier peint.

En 1928, ils avaient huit et neuf ans et commençaient à être utiles. Mon père voulait les garder avec lui tandis qu'il était ravi de me voir partir. À 10 ans, j’étais pour lui un véritable fléau, voyant tout, entendant tout, faisant des réflexions qui lui déplaisaient. « Tais-toi, tu vas ressembler à ta grand-mère », me disait-il. Quant à Ginette et Guy, les deux petits, ils étaient plus embarrassants qu'utiles. Ils pouvaient bien partir aussi. 

En octobre, après un séjour en septembre à Saint Rémy où ils laissèrent Ginette, mon oncle et ma tante nous prirent à Rennes, Guy et moi, comme convenu. Guy alla avec Hervé dans un petit cours de leur quartier. J’avais dix ans, on me mit en sixième. J’avais manqué la rentrée de quelques semaines, je n’étais jamais allée en classe et mes camarades avaient commencé le latin et l’anglais matières dont j’ignorais même l’existence. Je n'avais jamais appris une leçon et ce qu’on me demandait d’apprendre le soir après avoir fait péniblement mes devoirs me paraissait inhumain. Pour moi qui étais si brillante comparée à mes frères, quelle souffrance. Je ne suivais pas du tout ma classe et cet échec me remplissait d’amertume. 

Je n'avais guère de nouvelles du Carillon, on ne me parlait des affaires de ma mère qu’à mots voilés.  Une lettre de Bernard m'éclaira un peu sur la situation. Elle est datée du 26 octobre : « Il me demande si je m’amuse bien à l'école à Rennes. Il est allé avec Jean à l’école de Ry pendant dix jours. Il y avait une quarantaine d’élèves et le maître leur apprenait moins que tante Cécile, alors on est partis. Papa a creusé une citerne. » Maman est venue nous chercher, on est allés chez la marraine de Jean (Anne-Marie Hua, rue de Bellechasse). Nous y sommes restés seize jours. 

Début octobre, maman vint à Saint-Rémy sous le prétexte d'aller chercher Ginette. Après un été harassant, ne subissant qu’humiliations et scènes de la part de mon père qui la terrorisait, la menaçant ou menaçant de diriger sur lui un revolver qu'il avait toujours sous la main dans le tiroir de sa table de nuit, faisant des cajoleries à Marie qui n’aidait nullement, la laissant seule avec sa lourde tâche et son chagrin, maman était à bout de nerfs, sa situation intolérable ne pouvait durer plus longtemps.

Après une semaine de repos, elle revint au Catillon un samedi matin, vraisemblablement le 10 octobre 1928, sachant, grâce à la complicité d'une bonne nommée Madeleine qui l’avait aidée cet été-là, que mon père et Marie étaient au marché de Rouen. Elle arriva de la gare en voiture, prit à la hâte ses quelques cadeaux de noces qu’elle entassa dans une valise donnée par son mari à Marie et, pour aller plus vite, emmena mes frères comme ils étaient, chaussés de galoches, passant juste un manteau sur leur tablier. 

Elle alla se réfugier chez nos cousins HUA afin que mon père ne les trouve ni à Saint-Rémy, ni rue Bouchut chez ses parents. Voyant que mon père ne se manifestait pas et ne pouvant embarrasser les HUA plus longtemps, maman s’installa rue Bouchut avec mes frères et Ginette. Bernard et Jean furent inscrits à l’école Saint-François-Xavier et Ginette apprit à lire avec grand-mère ou maman. Le 25 octobre, tante Cécile avait pensé à m'écrire pour ma fête de Saint Jacques le Majeur. Elle ne faisait aucune allusion au départ de mes frères et me recommandait de prier. Grand-père n’était pas encore en retraite, sa vie ponctuelle continuait. Le soir pour se délasser des travaux de bureau, il faisait de la tapisserie. Il avait entrepris de recouvrir ses chaises de salle à manger dont le dossier et le siège en cuir étaient usagés.

Papa avait le droit de voir ses enfants tous les quinze jours et il vint plusieurs fois rue Bouchut. Quand il apprit que j’étais à Rennes avec Guy, il vit l’occasion de tourmenter ma mère et fit exiger par son avocat que nous soyons tous présents à Paris pour ses visites. À Noël, grand-père et grand-mère allèrent à Bourg-en-Bresse où ma tante Isaline, qui avait déjà deux enfants Chantal et Christian, attendait son troisième bébé d’un jour à l'autre. Maman vint nous retrouver à Rennes avec Bernard, Jean et Ginette


Tante marraine offrit à sa sœur pour son cadeau de Noël de la faire photographier entourée de ses cinq enfants. Grâce à elle, nous conservons ce souvenir de notre enfance. Nous portions des vêtements qu’elle avait confectionnés, elle a toujours largement contribué à notre habillement qui était fort sommaire à notre de départ du Catillon.

Après les vacances de Noël, maman nous ramena tous à Paris, contente, malgré tout, de récupérer les deux poussins qui lui manquaient. Mes grands-parents étaient rentrés, ils avaient une nouvelle petite-fille nommée Odile, troisième enfant de Jo et d'Isaline


Papa venait quelquefois nous voir à Paris. Il ne prévenait jamais et maman ne vivait pas le dimanche à la pensée qu’il allait peut-être venir, et qu'il pouvait ne pas nous ramener. Je me demande encore pourquoi il venait nous voir, sinon pour faire peur à maman. Nous allions au jardin des Plantes, s'il faisait beau, et dans la salle du Luxembourg, dont l’entrée était gratuite, s’il pleuvait. Il ne savait pas quoi nous dire, ne s’intéressait pas à ce que nous faisions. Jamais il n'aurait dépensé un centime pour nous faire plaisir. Cependant, il nous a toujours ramenés rue Bouchut les jours de visite. Il nous avait emmenés un dimanche voir son frère Pierre et sa belle-sœur Léone. Nous étions arrivés sans prévenir à midi. Tante Léone ne pouvait nous faire déjeuner et nous avait offert des biscuits qui firent notre repas. Leur fils Jacques avait trois ans. 

Enfin l'été arriva. Je n'étais allée en classe que trois semaines à Paris. À cause de nous, mes grands-parents avaient mis leur maison de Saint-Rémy en vente. Ils pensaient bien y passer un dernier été en attendant les acquéreurs. Elle fut vendue immédiatement à un M. Meyer, confectionneur avenue d’Orléans. D'autre part, ils avaient déjà en vue deux maisons à Bures-sur-Yvette, plus proche de Paris, mais ils ne pouvaient acheter avant d’avoir encaissé la vente de Saint-Rémy.

De plus, ils avaient sous-loué leur appartement rue Bouchut à des amis, Mme Fontaine, petite-fille de Ladislas Zbyshewski, jeune mariée. Ils se trouvaient alors sans domicile. Tante marraine et l’oncle Pold furent encore une fois notre Providence. Toute la famille émigra à Cancale, ce qui faisait douze personnes à table tous les jours. Tante marraine avait loué à Mme Fortin une villa plus spacieuse que celle qu'ils avaient l’habitude de louer. Elle était plus près du bourg. Mes grands-parents logeaient avec Ginette et moi chez une autre dame à proximité, mais nous n’y prenions que le petit déjeuner. Il n'est pas impossible que tante Louise, qui faisait tous les ans un petit séjour chez sa nièce, ne soit venue aussi. On n'était plus à un près ! Il avait fait très beau cette année-là et nous avons passé un été délicieux (je parle des enfants et non des grandes personnes qui en ont encore un mauvais souvenir). 

Le matin était consacré aux études, mais nous passions les après-midi tantôt sur une plage, tantôt sur une autre. Tante marraine, notre fée, avait fait six maillots de bain pareils, ainsi Hervé, triste fils unique, avait cinq frères et sœurs et en était heureux. Durant l'été, il y eut un orage épouvantable qui dura trois jours. La route en déclivité jusqu’au port de La Houle, était devenue un vrai torrent. Comment mon père réussit-il à nous  retrouver à Cancale ? Je me le demande.
 
Un jour, nous avons appris qu'il était allé chez la mère de notre oncle. Il voulait nous voir, et on ne pouvait lui refuser ce droit. Toute la famille était sur une des nombreuses plages, Mme Nicoul et sa fille Émilie ne pouvaient dire où nous étions. Il avait fait grand bruit, paraît-il, disant à ces dames tout le mal possible de sa femme. 

En fin de journée, comme nous rentrions, il nous a vus et a voulu nous emmener en promenade. Tante marraine a refusé, car le soir tombait et nous n’étions pas assez couverts. Il lui a dit des sottises, lui a ajouté qu'elle avait bien dû être amoureuse de lui comme toutes les femmes qui le voyaient. « Peut-être, toutes les femmes, mais pas moi » , reprit-elle crânement. Il est parti sans nous avoir promenés. Il était venu encore une fois pour tourmenter maman et essayer de la reprendre. 

Le 12 septembre 1929, nos grands-parents, dont l’appartement de Paris était libéré, quittèrent Cancale pour régler l'achat d’une maison à Bures. Ils choisirent une maison solide en meulières, avec beaucoup de pièces pour loger toute la famille dans un jardin de deux mille mètres carrés. La proximité du chemin de fer dont la ligne passait devant la propriété était intéressante puisque grand-père ayant encore un an avant sa retraite devrait faire l'aller et retour Paris tous les jours. Cette maison située Boulevard de la Gare (actuellement au 8 boulevard Georges Seneuze) était baptisée "Villa Irène", mais ce nom qui n'évoquait rien pour Henriette a été abandonné. (La maison a été vendue en 1997 après la mort de Guy, elle est donc restée 64 ans propriété de la famille)

Aquarelle de la maison de Bures-sur-Yvette


D'autre part, maman avait envisagé de travailler, ne pouvant rester indéfiniment à la charge de son père dont les ressources allaient être bien réduites par sa mise à la retraite. Elle avait appris la sténographie pendant ses vacances à Cancale et mon oncle lui avait prêté une machine à écrire pour qu’elle s'exerce. Sa connaissance du piano lui avait facilité la tâche et, à la rentrée, elle trouva par sa cousine Marthe Chevalier qui y était employée, une place aux Éts Houdry, au 85, boulevard de Port-Royal à proximité de la gare qui desservait Bures. 

Bernard et Jean commencèrent leur vie de pensionnaires à Saint-Nicolas-d'Igny chez les frères des Écoles chrétiennes comme grand-père. Ginette et Guy furent inscrits à l'école de Bures. Quant à moi, on n’avait rien trouvé dans la région et je suis allée pendant un mois à l’école de Bures dans la classe du certificat d'études en attendant d’aller au Sacré-Cœur d'Amiens où tante Marie, tout heureuse de m’y accueillir, avait obtenu que ces dames me prennent en pension avec réduction. 

À la Toussaint 1929, je fis une nouvelle rentrée en sixième avec un mois de retard. Cette fois-ci j’avais des livres, peut-être de meilleurs professeurs, et très peu de distractions. Je me mis à étudier sérieusement. Je revenais à toutes les petites vacances. 

Grand-père qui avait été mis à la retraite avant la date prévue était libre, et il venait me chercher à la gare du Nord. Pour aller en vacances, il n`y avait pas de problèmes, mais pour rentrer, j’étais tellement angoissée à l'idée de repartir, qu’il n'a pas été rare que je me trouve mal dans le métro. Quand Ginette vint me rejoindre à Amiens un an plus tard, elle eut le même problème et grand-père, à son tour, appréhendait de nous ramener à la gare du Nord.
(D'après Réminiscences)

Un recensement réalisé à Bures-sur-Yvette en Mars 1931 atteste de la présence de la famille GÉANT avec Alice et son fils Guy dans une maison au Boulevard de la Gare :
Archives départementales de l'Essonne - Cote 6M-060 page 15
 

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Dans un prochain article, je vous raconterai l'histoire des recherches effectuées par mes oncles et tantes pour essayer de retrouver des traces de leur père Henry ARNOUL disparu pendant l'exode de 1940.




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